Le directeur juridique de Google, Kent Walker, vient de dégainer un argumentaire qu'on connaît bien : en cherchant son indépendance technologique, l'Europe se tirerait une balle dans le pied. Sauf que cette fois, le discours passe mal. Très mal, même.
Dans une interview au Financial Times publiée vendredi, Walker prévient solennellement que la quête de souveraineté numérique européenne « priverait les utilisateurs des meilleurs outils ». Un argument qui aurait peut-être tenu la route il y a quinze ans, mais qui aujourd'hui sonne comme un ultimatum mal venu d'une entreprise qui sent le vent tourner.
Le chantage déguisé d'un géant inquiet
Quand Walker parle de « friction réglementaire » qui ralentirait l'innovation, on pourrait presque en rire. Quelle innovation, exactement ? Celle qui consiste à aspirer nos données personnelles pour les revendre au plus offrant ? Celle qui impose ses standards au monde entier sans jamais se préoccuper de la vie privée de ses utilisateurs ? Les Européens commencent à comprendre que l'innovation, la vraie, ne se mesure pas uniquement à la capacité d'une entreprise à croître sans limite.
Ce qui dérange réellement Google, c'est que Bruxelles ose enfin lui dire non. Non à la position dominante abusive. Non aux pratiques anticoncurrentielles. Non à ce monopole qui étouffe toute alternative européenne dans l'œuf. Le Digital Markets Act, que Google critique si ouvertement, n'est rien d'autre qu'un garde-fou démocratique face à des entreprises devenues plus puissantes que certains États.
L'Europe n'a pas de leçons à recevoir
Walker défend une « souveraineté numérique ouverte » - jolie oxymore. En clair : continuez à dépendre de nous, mais appelez ça autrement pour vous sentir mieux. Le directeur juridique propose même des « partenariats » avec un stockage local des données. Mais qui va contrôler ces données ? Qui va garantir leur utilisation ? On l'a vu avec le Privacy Shield invalidé par la Cour de justice européenne : les promesses américaines sur la protection des données européennes ne valent pas grand-chose face au Patriot Act et au Cloud Act.
La vérité, c'est que les entreprises européennes n'ont pas attendu la permission de Google pour innover. Mistral AI, qui a multiplié par vingt son chiffre d'affaires en un an, démontre que le talent et la technologie existent bel et bien sur notre continent. OVHcloud construit une alternative crédible aux mastodontes américains du cloud. Des dizaines de start-ups françaises et européennes développent des solutions respectueuses de la vie privée dans l'IA, le cloud, la cybersécurité.
La souveraineté, ce n'est pas du protectionnisme
Emmanuel Macron a raison quand il prédit de nouveaux affrontements sur la régulation technologique. Parce que l'Europe a enfin compris qu'elle ne pouvait pas confier les clés de son économie numérique, de ses données stratégiques et de la vie privée de 450 millions de citoyens à des entreprises étrangères qui n'ont de comptes à rendre qu'à leurs actionnaires.
La souveraineté numérique n'est pas un caprice de bureaucrates européens. C'est une question de sécurité nationale, d'indépendance économique et de démocratie. Quand vos administrations, vos hôpitaux, vos entreprises stratégiques dépendent d'infrastructures contrôlées depuis la Silicon Valley, vous n'êtes plus vraiment maître chez vous.
Walker se plaint que « 190 pays avec 190 règles différentes » compliqueraient le développement de logiciels. Mais personne ne demande ça. L'Europe demande simplement que les règles européennes s'appliquent sur le territoire européen - un concept qui devrait être assez simple à comprendre pour un directeur juridique. Si Google veut opérer en Europe, qu'il respecte les lois européennes. Point.
Les consommateurs ne sont pas dupes
L'argument ultime de Google - « les consommateurs utilisent quotidiennement nos services » - est peut-être le plus faible. Oui, les gens utilisent Google Search, Gmail, Maps. Mais pourquoi ? Parce que pendant vingt ans, Google a méthodiquement éliminé toute concurrence sérieuse par des pratiques que les tribunaux du monde entier condamnent désormais. Le succès ne légitime pas tout, surtout quand il repose sur des abus de position dominante.
Les Européens veulent pouvoir choisir. Choisir des services qui respectent leur vie privée. Choisir des entreprises qui paient leurs impôts là où elles font des profits. Choisir un écosystème numérique qui ne soit pas conçu pour extraire le maximum de valeur tout en la rapatriant à l'autre bout du monde.
L'heure des choix stratégiques
Le paquet « souveraineté technologique » que l'Europe présentera au printemps n'est pas une déclaration de guerre à l'innovation. C'est au contraire un investissement dans l'innovation européenne, dans nos talents, dans notre capacité à développer des technologies respectueuses de nos valeurs. Des valeurs qui, contrairement à ce que semble penser Google, ne sont pas accessoires : le droit à la vie privée, la protection des données personnelles, la concurrence loyale, la fiscalité équitable.
Google peut continuer à agiter le spectre d'une Europe coupée du monde numérique. La réalité, c'est que l'Europe se donne enfin les moyens de ne plus subir les diktats d'entreprises qui se croient au-dessus des lois. Si Google veut continuer à prospérer sur notre continent, il sait ce qu'il lui reste à faire : respecter nos règles, nos citoyens et notre droit à l'autodétermination numérique.
Le temps où les géants américains pouvaient tout imposer sans contrainte est révolu. Et c'est tant mieux.
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